Par le Professeur Samba DIAKITÉ, Professeur Titulaire des Universités

A travers cet extrait, je voudrais inviter chaque Africain, chaque ivoirien à re-vister mon récent ouvrage, DOUGA MASSA, Sous le Pouvoir des Vautours, qui vient d’être récemment publié.

On dit souvent que l'histoire est un perpétuel recommencement. Les hommes comme les choses passent et reviennent sans cesse, souvent en notre présence, parfois en notre absence ; tantôt selon notre volonté, tantôt contre notre volonté; tantôt en notre faveur, tantôt en notre défaveur. L'histoire est faite de rebondissements, de sauts, de tours, d'alentours, de détours, de pourtours et de contre-tours. Bon gré, mal gré, l'histoire finit par nous rattraper et nous dicte ses commandements. Qu'elle est têtue L'Histoire des Hommes, des Peuples et des Civilisations ! Ah quelle Histoire pour ne pas raconter des histoires !

Dans sa traversée, notre histoire récente met à nu ce que nous sommes. On encourage la médiocrité, on applaudit les mœurs renversées. On psalmodie l’indignité humaine, le déshonneur, la vulgarité et le feu indélébile de la déchirure sur des plateaux de télévision. On viole en silence les Constitutions, signe de victoire politique ou de maintien au pouvoir. On préfère la distraction au travail bien fait. On félicite les médiocres, on hait les modèles. On promeut des hommes politiques même quand ils sont en faute. Ici, on applaudit et on chante les louanges d’un col blanc, voleur de deniers publics qui bâtit des immeubles sur le dos du contribuable et on maudit le col bleu, l’honnête-homme qui refuse la corruption et qui ne construit qu’une case pour y passer sa vie.

Au nom de l’avoir, on renie son être. Là, au nom de la République, on ferme l’œil sur une aiguille, on avale un scorpion, on plonge la tête dans la glu et on bande les yeux pour mieux voir. Maires, Ministres, Députés, Sénateurs, Présidents des institutions et des partis politiques, Fonctionnaires, Journalistes, Intellectuels, Citoyens, quelles sont nos offres à la République? Populismes, gabegies, vulgarités, injures, violences physiques ou langagières, reniement de soi, justice à géométrie variable, renversement de vestes ou des valeurs, que devrions-nous retenir? Que doit retenir la jeunesse africaine d’aujourd’hui? Que léguons-nous aux générations futures? Notre société est-elle encore sérieuse? Pourtant, l'essence même de la politique est la socialisation du citoyen, le vivre-ensemble, malgré les différences.

L’engagement politique est un enracinement éthique qui consiste à la responsabilité du citoyen à s’accomplir, d’abord, qualitativement, pour accomplir, convenablement, quantitativement et qualitativement, les devoirs de ses concitoyens dans la République. On ne peut être responsable d'un peuple si on n'a pas appris à être responsable de soi-même. La responsabilité est un engagement de soi- même envers soi- même et pour soi-même, une prise de conscience aiguë de son être- là dans son temps et dans son espace. La responsabilité n’est pas seulement qu’un en- soi mais elle est aussi et surtout un pour- soi. La responsabilité, c'est sortir de sa minorité pour affirmer sa majorité. La responsabilité, c’est savoir ses limites; c’est savoir s’arrêter quand bien même on pense qu’on a, toujours, raison, quand bien même on pense qu’on est, toujours, le plus fort; quand bien même, on pense qu’on est, toujours, le plus intelligent et que les autres sont, toujours, des idiots. C’est bien ce passage qui est le nœud gordien de la politique, ce qu’on appelle, proprement, le vivre-ensemble : l’humanisation de l'homme. Mais, sommes-nous encore humains?

On se sert des pauvres comme des bétails électoraux, Une fois élu, on les chasse de leurs logis sans prévention et sans dédommagement. Leur tort, c'est d'avoir été pauvres. Leur plus grand tort, c'est d’avoir donné leurs voix à leurs propres bourreaux pour qu’ils soient riches pour les narguer dans leur pauvreté. On détruit avant de mettre en place des projets de dédommagements et de relocalisation des "bêtes sauvages". Voilà le sens de l'humanisme au propre comme au figuré. Mais ces pauvres sont dignes dans la pauvreté ; ni surfacturation, ni vols, ni détournement de deniers publics ! Aujourd’hui, fermez la porte et jetez la clé ; demain, vous la re-chercherez sans jamais la re-trouver.

Et dans le Silence, on pleure !

Un État qui vit au-dessus de ses moyens, ne peut apercevoir, ni de loin ni de près, les larmes de son peuple. Les larmes du peuple arrosent les jardins de l'État. Les puits de larmes tarissent. Les plantes grandissent dans l'arrosage du sang. Le jardinier grossit et se fait applaudir. Les fruits vénéneux se vendent chers. Le receveur sert bien le donateur qui n'est que le donneur universel. Il achète ses propres larmes, aux prix imposés, qui se transforment en armes pour le blesser grièvement. Le muet appelle l'ambulance, l'aveugle est au volant, la route est belle mais le conducteur voit noir. L'hôpital s'ouvre grandement. Point de médecins, point de patients, point de lumière. L'œil du linceul regarde les yeux fermés et obscurs du conducteur. Les freins ont lâché. Tout receveur est un serveur, tout serveur est un serviteur. On sert l'État par l'État, pour l'État, jusqu'à la tombe en attendant une nouvelle résurrection. L'homélie peut maintenant commencer. Alléluia !

Pourtant, en science comme en politique, les dieux finissent par mourir. La relève est donc une obligation. Le leadership transformateur n'est pas seulement une vision mais une action. Mais quelle est cette société du mépris et de la condescendance? Quelle est cette société qui refuse l’éthique de la responsabilité?

Extrait, Douga Massa .Sous le Pouvoir des Vautours. L’Afrique renversée, Montréal, Les Éditions Différance Pérenne, 2024