"Mes deux voisins ont été décapités par les obus"

"C'est Dieu qui a sauvé le Pm Guillaume Soro"

Il y a 17 ans, le Premier ministre d'alors Guillaume Soro échappait miraculeusement à un attentat mortel qui a visé son avion à l'aéroport de Bouaké. À bord, ce trouvait ce jour-là l'Honorable Kando Soumahoro, aujourd'hui haut cadre de Générations et Peuples Solidaires. En sa qualité de témoin rescapé de l'attentat, nous lui avons tendu le micro pour en savoir davantage.

Interview réalisée par Abi-Daman KONE

Rédacteur en chef.

Abi-Daman KONE : Bonjour Honorable. Nous sommes en juin. Et ce mois marque un évènement bien triste. Celui de l'attentat à Bouaké le 29 juin 2007 contre le Fokker 100 à bord duquel étaient le Premier ministre Guillaume Soro et bien d'autres passagers dont vous-même. 17 ans après, comme témoin, que retenez-vous de cet événement ?

Kando Soumahoro : Bonjour M. Abi-Daman Koné. Le mois de juin et précisément le 29 juin 2007 rappelle inéluctablement les moments les plus tristes et effroyables de ma carrière dans l'Armée de l'air de Côte d'Ivoire. 17 ans après, en qualité de témoin, je retiens que je ne dois pas me préoccuper de ce qui arrivera demain mais plutôt m'interroger davantage sur ce qui sera mon attitude face à l'imprévu car ce qui est important n'est pas ce qui arrive mais la réponse que nous apportons aux événements. Je retiens donc que l'ex Premier Ministre Soro Kigbafori Guillaume, bien que victime, est le seul qui essaie de faire revivre cet événement pour marquer son soutien et sa reconnaissance sous toutes les formes aux autres victimes et familles des personnes décédées.

Abi-Daman KONE : En quelle qualité étiez-vous à bord de l'avion ?

Kando Soumahoro : Je profite de cette question pour vous expliquer les missions confiées par l'État de Côte d'Ivoire à l'Armée de l'air. C'est l'Armée de l'air qui a la garde, l'exploitation et la maintenance des avions de la flotte de l'État sous l'autorité du Président de la République qui délègue les activités de mise en œuvre à l'un de ses collaborateurs. Les avions ont donc pour équipages les militaires de l'Armée de l'air qui faisaient office de pilotes, steward ou hôtesse en comparaison aux vols civils. Vous trouverez plus que ce que comporte une compagnie aérienne à la seule différence que ce sont les militaires à la manœuvre avec leurs spécificités. J'étais donc ce jour-là à bord de l'avion en qualité de convoyeur et de chef d'escale aérienne militaire en mission de préparation de la flamme de la paix à Bouaké. Ma mission était donc différente de celle officielle relative à la cérémonie d'installation des juges par le Premier ministre pour les audiences foraines. Je devrais profiter de cette journée pour discuter de l'occupation et de la gestion de l'aire d'atterrissage par tous les exploitants installés à savoir la Licorne, l'Onuci et les Forces Nouvelles dans la période des journées de la flamme de la paix prévue à Bouaké. Ce jour-là, voyageant avec le Premier ministre, patron des Forces Nouvelles, j'étais rassuré de passer de très bons moments dans cette ville que je connaissais déjà.

Abi-Daman KONE : Avec du recul, avez-vous constaté ce jour-là, au départ d'Abidjan, des signes ou mouvements qui auraient présagé d'un guet-apens aussi sanglant ?

Kando Soumahoro : Comme je l'ai dit dans le paragraphe précédent, ce voyage pour moi serait des plus sécurisés puisque le Premier ministre ralliait son fief. Il est certain qu'au départ du vol, au sein de la délégation, il y a eu des personnes qui ont beaucoup appelé leurs amis à Bouaké pour annoncer l'arrivée de l'avion. Pour certains, c'était le tout premier voyage. Seulement dans l'avion, j'ai dû difficilement reconfigurer l'occupation des places en expliquant à la presse de céder les premiers sièges à la sécurité. Mais rien, absolument rien ne présageait cette folie gratuite et lâchement meurtrière.

Abi-Daman KONE : Pendant le vol, avez-vous eu l'opportunité d'échanger avec le Premier ministre Guillaume Soro ? Si oui, de quoi aviez-vous parlé ?

Kando Soumahoro : Lorsque le Premier ministre est arrivé à la base aérienne militaire d'Abidjan, nous l'attendions déjà puisque l'heure de décollage prévue était passée. J'ai informé le commandant de bord qui l'a reçu au pied de l'avion suivi de son cabinet. Au salon, il m'a demandé comment allait mon ami Gbaguidi. Mais dans l'avion, c'est plutôt moi qui me suis arrêté à son niveau pour dire que le vol dure 40 minutes. Nous ne nous sommes vraiment rien dit de spécial.

Abi-Daman KONE : À quoi avez-vous pensé au moment des premières explosions ? Avez-vous réalisé tout de suite qu'il s'agissait d'une attaque ?

Kando Soumahoro : Au moment des premières explosions, j'étais debout dans le fond de l'avion et j'avais pensé à une attaque de l'intérieur puisque ce jour-là j'avais exceptionnellement autorisé certains à voyager avec leurs armes avant d'avoir pris des mesures de sûreté. C'est à la deuxième détonation que j'ai réalisé que c'était une attaque extérieure et j'ai intimé que tous se couchent pour se protéger des éclats à venir.

Abi-Daman KONE : Êtes-vous sorti sans blessure de cet attentat qui il faut le souligner, a fait plusieurs victimes ?

Kando Soumahoro : Je me suis blessé lorsque j'ai voulu me relever pour aller à l'avant de l'avion où était assis le Premier ministre afin d'ouvrir la portière de l'avion pour éviter que nous soyons prisonniers du verrouillage de tout le système au cas où les meurtriers visaient le réservoir. J'ai eu une blessure ouverte sur la tête. Effectivement, il y a eu plusieurs victimes, des blessés dont un membre d'équipage du nom de Abedié Manto Matthieu qui est malheureusement décédé des années plus tard. Immédiatement il y a eu quatre décès dont ceux de deux protocoles (Doumbia Sékou et Serifou Souleymane) et de deux membres de la sécurité (Ouattara Drissa et Diomandé Siaka)

Abi-Daman KONE : En tant que témoin, pouvez-vous nous dire ce qui a sauvé ce jour-là le Premier ministre Guillaume Soro ? Était-il à la place visée par les criminels ?

Kando Soumahoro : Avant de vous dire que c'est Dieu seul qui a sauvé le Premier ministre, permettez-moi de vous dire comment j'ai été également sauvé. Pendant le vol qui était de courte durée, j'avais pris place entre les deux protocoles malheureusement décédés. J'avais aussi prêté main forte au mécanicien Yaké Sidibé et Abédié Manto pour la distribution des repas. Pendant cette distribution, Doumbia Sékou m'avait demandé un repas supplémentaire pour lui éviter de quitter sa chambre d'hôtel en ce jour de vendredi. C'est donc pour satisfaire à cette demande qu'une fois l'atterrissage amorcé par l'avion, je me suis levé pour lui tenir le repas prêt à la descente. J'étais dans l'arrière de l'avion lorsque les obus ont décapité mes deux voisins. Dieu a sauvé le Premier ministre Soro mais il faut ajouter à cela sa humble discipline puisqu'il s'est protégé aussi comme tous les autres membres d'équipage. Lorsque j'ai ouvert la portière et que j'ai aperçu feu Wattao, j'ai eu de l'assurance. Le principal passager de l'avion étant bien sûr le Premier ministre, aucun doute que c'est lui qui était visé. J'entends souvent dire que c'est sa place qui était visé mais lorsqu'on est un professionnel de l'aviation, on sait qu'il est bien difficile de pouvoir atteindre mortellement une personne visée de l'extérieur. Un professionnel viserait plutôt l'avion et non une personne particulière. Nous autres avons eu la chance parce que dans ce cas précis c'est son salon qui était visé et les tirs se sont déportés puisque l'avion était au roulage, donc en mouvement.

Abi-Daman KONE : Dans les minutes ou heures qui ont suivi l'attentat, avez-vous eu l'occasion de parler ou de voir le Premier ministre Guillaume Soro ? Si oui, dans quel état d'esprit était-il ?

Kando Soumahoro : Dans les heures qui ont suivi, ce sont les trois membres d'équipage sortis indemnes qui ont été reçu par le Premier ministre au siège des Forces Nouvelles à Bouaké. J'ai été transporté au CHR de Bouaké pour y recevoir les premiers soins avant d'être transféré avec les blessés civils dont Soul To Soul et ALain Lobognon par hélicoptère au camp français Lomo Nord. Nous avons reçu des soins limités à la petite chirurgie avant d'être évacués à la Pisam.

Abi-Daman KONE : En tant que rescapé de l'attentat, 17 ans après quel est votre vœu ?

Kando Soumahoro : 17 ans après, en ma qualité de rescapé, je fais d'abord un constat : La recherche de la paix et de la justice passe par des actions de paix. Pourquoi alors vouloir rechercher la justice par la violence ? Mon vœu est de revoir tous les protagonistes de la crise ensemble pour demander pardon au peuple qui a déjà pardonné mais qui continue de souffrir pour l'incertitude qui plane toujours sur la réconciliation.