III. CLIMAT POLITIQUE ET SÉCURITAIRE POST-ÉLECTORAL
L’après-25 octobre 2025 n’a pas ouvert une phase d’apaisement, comme le promettaient les autorités. Bien au contraire. Les semaines suivant le scrutin ont plongé la Côte d’Ivoire dans un climat de crispation politique, de répression systématique et de militarisation généralisée de l’espace public.
Alors que le pouvoir célébrait une victoire sans surprise, la population, elle, vivait au rythme des arrestations, des violences, des intimidations et des restrictions inédites des libertés publiques.
1. Manifestations interdites, oppositions bâillonnées : la rue confisquée
Dès les premiers jours post-scrutin, toute tentative pacifique de contestation a été systématiquement étouffée.
- Les marches d’opposition prévues à Abidjan d’abord les 4 et 11 octobre puis le 8 novembre pour contester le quatrième mandat ont été interdites par la préfecture d’Abidjan, au motif de « préservation de l’ordre public ».
- Les rassemblements prévus à Bouaké, Daloa et Man ont été dispersés avec une rapidité et une fermeté disproportionnées.
- Plusieurs centaines de manifestants ont été interpellés.
- 80 personnes ont déjà été condamnés à 3 ans de prison ferme pour “attroupement non autorisé”. Les procès continuent.
- Des centaines d’autres sont détenues dans différentes prisons.
- Arrestation, le 4 novembre 2025, de Damana Pickass, vice-président du PPA-CI, pour « appels à l’insurrection »,
- 13 membres de la direction du PPA-CI (Assoa Adou, Hubert Oulaye, Jean-Gervais Tchéidé, Michel Gbagbo, etc.) convoqués les 27 et 28 octobre 2025 par la préfecture de police d’Abidjan pour les auditionner, puis ces convocations ont été reportées à des dates ultérieures, sans explication officielle claire.
- 13 membres du PDCI-RDA arrêtés pour “complot contre l’État” dont les présidents de la structure de jeunesse universitaire et de la jeunesse rurale.
Le message était clair : aucune voix discordante ne serait tolérée.
2. Une crise post-électorale violente, prévisible
Alors même que les autorités affirmaient que le scrutin s’était déroulé “dans le calme”, de nombreux incidents violents éclataient dans plusieurs régions du pays, révélant l’ampleur de la colère citoyenne et la fragilité du dispositif sécuritaire.
Les localités où le scrutin a été perturbé ou annulé :
Dans plusieurs localités, des destructions de matériel électoral, des bureaux incendiés, des affrontements intercommunautaires, des blocages de routes ont été signalés.
Parmi les localités touchées, on peut citer :
Zaguiéta, Biegon, Dianoufla, Tofla, Bounantinfla et Banonfla, Mama, Osrou, Vieux-Badien, Yassap, Goya, Zibiao, Dediafla, Goudouko, Kpapekou, Zapata, Agbaou, Songon, Nonkouagon, Guébo 2, Gabo, Daloa, Bouaflé, Toumodi, Yamoussoukro, Yopougon, Cocody, etc.
L’épicentre des violences : Nahio (Haut-Sassandra)
La localité de Nahio (sous-préfecture de Saïoua, département d’Issia) a été le théâtre d’un épisode particulièrement tragique :
- 4 morts, dont une personne brûlée vive,
- 19 blessés, dont une femme enceinte ayant perdu son enfant,
- au moins 20 maisons incendiées
- pillages,
- affrontements politico-communautaires entre partisans du RHDP et du PPA-CI,
- destruction du matériel électoral.
Au total, selon les chiffres officiels du Conseil national de sécurité (CNS), l'élection présidentielle d’octobre 2025 aura fait:
- 11 morts,
- 71 blessés,
- 1.658 interpellations.
3. Une militarisation inédite : 44 000 agents déployés avant même le scrutin
Dès le 5 octobre, soit 20 jours avant l’élection, l’État a lancé l’opération « Espérance » :
- 18 000 policiers
- 18 000 gendarmes
- 8 000 militaires
Au total, 44 000 agents ont été déployés, soit 25 % de plus qu’en 2020.
Ce dispositif exceptionnel a transformé le pays en zone sécuritaire, avec des patrouilles armées, des rafles systématiques, des fouilles corporelles, un couvre-feu de fait dans les grands centres urbains.
Le Conseil national de sécurité (CNS) a interdit toutes les manifestations publiques pendant deux mois.
À Yamoussoukro, un couvre-feu a même été imposé les 24 et 25 octobre, de 22 h à 6 h, montrant le niveau de fébrilité du pouvoir à l’approche du vote.
4. Le discours polémique d’Alassane Ouattara ou l’encouragement de milices
Le 23 octobre 2025, lors de son meeting de clôture au Plateau, le président-candidat a tenu des propos lourds de conséquences :
Il a ainsi déclaré :
- « Chers jeunes, je vous demande d’être vigilants, de bien surveiller vos différents quartiers, parce que, vous savez, les chiens peuvent toujours passer hein ! Mais nous, nous devons être prêts à protéger la Côte d’Ivoire. Oui, nous devons être prêts à protéger notre belle nation. »
Ces mots ont été interprétés comme un appel à l’auto-organisation de groupes civils armés pour protéger les bureaux de vote — un rôle normalement réservé aux forces régaliennes.
Dans ce contexte tendu, ce type d’appel favorise la création de milices sous couvert de “vigilance citoyenne”, accentue les risques de confrontations communautaires, et les violations du cadre légal. Le pouvoir a ainsi contribué à déplacer le maintien de l’ordre hors du cadre légal, vers des acteurs civils incontrôlables.
